Sujet : Quelles inégalités sont acceptées par les différentes conceptions de la justice sociale ?
DOCUMENT 1 :
Il existe un profond désaccord sur la manière de réaliser le mieux possible les valeurs de la liberté et de l’égalité dans la structure de base de la société. Pour simplifier, disons que ce conflit, intérieur à la tradition de la pensée démocratique elle-même, est celui qui existe entre la tradition de Locke qui donne plus d’importance à ce que Benjamin Constant appelle « la liberté des modernes », c’est-à-dire la liberté de pensée et de conscience, certains droits de base de la personne et de propriété, et celle de Rousseau qui met l’accent sur « les libertés des anciens », c’est-à-dire l’égalité des libertés politiques et les valeurs de la vie publique. Ce contraste est, bien entendu, grossier et historiquement inexact, mais il peut servir à fixer les idées.
La théorie de la justice comme équité essaie d’arbitrer entre ces traditions concurrentes, tout d’abord en proposant deux principes de justice pour servir de guides dans la réalisation par les institutions de base des valeurs de la liberté et de l’égalité, et ensuite en définissant un point de vue d’après lequel ces principes apparaissent plus appropriés que d’autres à la nature des citoyens d’une démocratie, si on les considère comme des personnes libres et égales. [...] Ces deux principes de justice s’énoncent donc de la façon suivante :
1. Chaque personne a un droit égal à un système pleinement adéquat de libertés et de droits de base égaux pour tous, compatible avec un même système pour tous.
2. Les inégalités sociales et économiques doivent remplir deux conditions : en premier lieu, elles doivent être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous dans des conditions de juste (fair) égalité des chances ; et, en second lieu, elles doivent être au plus grand avantage des membres les plus défavorisés de la société.
« La théorie de la justice comme équité : une théorie politique et non pas métaphysique », John Rawls, Individu et justice sociale (1988)
Document 2 :
Dans leur engagement au service de la liberté, les libertariens se veulent plus radicaux que les libéraux, même les plus cohérents. Et cela les amène à adopter des positions habituellement associées à des zones très différentes du spectre des attitudes politiques. D’une part, en effet, les libertariens sont farouchement opposés à toute immixtion1 de l’État dans le fonctionnement du marché, qui n’est à leurs yeux que l’interaction complexe de transactions volontaires entre individus libres. L’impôt, Pour eux, est du vol pur et simple, et le fait d’être perpétré par l’État, bien loin de le légitimer, en accroît encore le caractère criminel. D’autre part, cependant, les libertariens sont aussi parmi les plus véhéments défenseurs de la liberté de parole, de la liberté d’assemblée, de la liberté de presse. Ils s’opposent radicalement au service militaire (ou civil) obligatoire, dans lequel ils ne voient qu’esclavage institutionnalisé. Et ils étaient parmi les adversaires les plus inconditionnels de la guerre du Vietnam car il n’y a pas pour eux d’exercice plus vil de la violence étatique qu’une guerre impérialiste menant à l’extermination de milliers d’innocents. […]
La coordination économique d’une société complexe — qu’il s’agisse de l’ajustement du contenu de la production aux besoins de la population ou de l’ajustement des techniques de production à la rareté relative des divers facteurs — peut […] être assurée par le marché d’une manière qui n’est certes pas parfaite mais qui, tout en ne violant pas la liberté des individus, est au moins aussi efficace que la coordination étatique. Certes, la régulation par le marché conduit inévitablement à des disparités considérables de revenus. Mais les libertariens ne s’en émeuvent pas. Ce qui, pour eux, détermine la justice ou l’injustice d’une distribution particulière des revenus n’a rien à voir avec sa proximité par rapport à telle ou telle structure idéale préétablie — par exemple égalitaire. Ce qui compte, seul, c’est si la distribution observée est le produit de transactions volontaires, non contraintes, entre individus ayant chacun un droit égal de disposer librement de son propre corps et de sa propriété légitimement acquise.
Philippe Van Parijs, Qu'est-ce qu'une société juste ? (1991)
Document 3 :
L’utilitarisme de Jeremy Bentham, inspiré de Hume, de Beccaria et d’Helvétius, est une philosophie du siècle des Lumières, le siècle de la réhabilitation du bonheur, et elle repose sur une idée simple : tout être sensible cherche à éviter le plus possible la douleur et à ressentir le plus possible de bien-être. En conséquence (croit Bentham, alors que cela ne va pas de soi), une société juste ou bonne sera une société qui maximise la quantité totale, la somme algébrique du bien-être (les plaisirs moins les peines), ou encore de « l’utilité » sociale. […]
Les problèmes auxquels la théorie utilitariste doit répondre sont cependant nombreux. […] Il autorise que la souffrance de l’un puisse être compensée par l’augmentation de satisfaction de tels ou tels autres […]. Autant il paraît individuellement rationnel de « sacrifier » un moment de son temps au motif d’un espoir de plus grande satisfaction (ou de moindre souffrance) dans l’avenir, autant il est moralement imprudent de généraliser ce principe au niveau collectif : il n’est guère intuitivement évident que l’on puisse « sacrifier » un individu, un groupe ou une génération pour le bénéfice d’autres individus, groupes ou générations. Chaque individu est une fin en soi, au sens kantien. Selon la formule de Rawls, « l’utilitarisme ne prend pas en compte la différence des personnes ». Il confond l’égalité et la substituabilité, et ne considère qu’un « gros individu » (la collectivité), formé par la fusion des désirs en un seul Sujet. […] Dès lors, il ne paraît pas impossible d’imaginer des situations où l’utilitariste conséquent puisse être amené à accepter le sacrifice de victimes innocentes au profit espéré de l’amélioration plus grande du sort de la collectivité, entendue comme somme des intérêts particuliers. La société utilitariste est capable de « passer par pertes et profits » le destin de tel ou tel de ses membres.
« Une théorie “ non utilitariste” de la justice sociale », Alain Boyer, Mouvements, 2003/3 (no27-28)
Document 4 :
Un régime de « zéro mérite » serait-il perçu comme plus juste, serait-il plus agréable à vivre qu’un régime de « tout mérite » ? La question a un sens, car il est possible d’imaginer, comme l’ont fait certains philosophes, des alternatives au règne du mérite. L’une d’elles est l’égalitarisme : on milite pour une égalisation des situations, ce qui est alloué à chacun relevant de sa « simple » humanité ou citoyenneté. L’égalitarisme a fait l’objet de bien des procès, pour son caractère uniformisateur, déresponsabilisant et liberticide notamment, que nous ne saurions reprendre ici. Pour notre propos, il suffit de souligner que défendre l’égalité des dotations (ou des résultats) n’exige pas de nier l’existence d’inégalités entre individus, mais seulement de refuser que ces inégalités se réfléchissent ou déteignent dans tous les domaines de la vie et puissent avoir des conséquences sur ce qui revient in fine aux individus, sur leurs droits donc, ne serait-ce que parce qu’ils doivent leurs talents aux hasards de la naissance. […]
Marie Duru-Bellat, Le mérite contre la justice (2019)
1 Synonyme : intervention
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Sujet : Quelles inégalités sont acceptées par les différentes conceptions de la justice sociale ?
Assurer l’égalité des droits entre citoyens et la solidarité collective à travers la mise en œuvre de principes de justice sociale est une prérogative centrale des États dans les sociétés démocratiques contemporaines. On peut définir la justice sociale comme une construction morale et politique fondée sur certains principes de justice acceptés par tous les individus d’une société, construction qui guide ensuite l’action politique. Parmi les principes de justice figure l’égalité sous ses différentes formes : égalité des droits, des situations, des chances. Les différentes conceptions de la justice sociale se distinguent notamment en fonction du degré d’inégalités qu’elles jugent acceptables. Ce sujet nous invite à nous demander quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale.
Certaines conceptions de la justice sociale considèrent que les inégalités de situations sont acceptables (I) ; d’autres conceptions de la justice sociale tentent de corriger, partiellement (II) ou totalement (III), ces inégalités.
I. L’utilitarisme et le libertarisme, deux conceptions de la justice sociale qui acceptent les inégalités de situations
L’utilitarisme est une conception de la justice sociale issue d’une doctrine philosophique, fondée par Jeremy Bentham (1748-1832) et qui s’est développée à la fin du XVIIIème siècle. Cette doctrine propose un modèle de justice sociale où le choix le plus juste est celui qui maximise la somme des bonheurs individuels de la société. Selon Alain Boyer, pour les utilitaristes, « une société juste ou bonne sera une société qui maximise la quantité totale, la somme algébrique du bien-être (les plaisirs moins les peines), ou encore de « l’utilité » sociale » (document 3). Or, pour un même niveau de bien-être, plusieurs distributions sont possibles : dans l’absolu, le bien-être collectif peut atteindre son niveau maximal, tout en ne procurant du bien-être qu’à un seul individu. De la même manière, une société peut accepter qu’une minorité soit dans une situation de très grande pauvreté, si la société dans son ensemble est globalement prospère : les utilitaristes sont ainsi prêts à « accepter le sacrifice de victimes innocentes au profit espéré de l’amélioration plus grande du sort de la collectivité, entendue comme somme des intérêts particuliers ». Les inégalités de situation, qui se définissent comme des inégalités de conditions économiques et sociales entre individus, sont donc acceptées par cette conception de la justice sociale.
Le libertarisme est une doctrine selon laquelle la justice sociale est fondée sur la liberté absolue de chaque individu de faire ce qu'il veut de sa personne et de sa propriété, à condition de ne pas empiéter sur la liberté des autres. L’intervention de l’État pour assurer la justice sociale est impossible, car, comme le précise l’auteur du document 2, « les libertariens sont farouchement opposés à toute immixtion de l’État dans le fonctionnement du marché ». L’impôt est considéré par les libertariens comme une atteinte à la propriété privée, et dans cette mesure la mise en place d’un système de redistribution par l’État ne permet pas de rendre la société plus juste. Une société juste peut donc, selon la conception libertarienne, être profondément inégalitaire : « ce qui détermine la justice ou l’injustice d’une distribution particulière des revenus n’a rien à voir avec sa proximité par rapport à telle ou telle structure idéale préétablie — par exemple égalitaire. ».
II. Pour l’égalitarisme libéral, les inégalités de situation sont acceptées uniquement sous réserve du respect de principes stricts
L’égalitarisme libéral est une doctrine développée par John Rawls (1921-2002), dans l’ouvrage Théorie de la justice sociale (1971), afin d’essayer deux concilier deux des principes des sociétés démocratiques souvent considérés comme incompatibles : la liberté et l’égalité.
Selon la conception de l’égalitarisme libéral, les inégalités de situation peuvent être acceptées, car le « principe de liberté » est un principe à respecter en priorité pour qu’une société soit considérée comme juste. Il n’est donc pas possible de limiter les libertés individuelles au nom de la lutte contre les inégalités. Ce premier principe est énoncé dans le document 1 : « Chaque personne a un droit égal à un système pleinement adéquat de libertés et de droits de base égaux pour tous, compatible avec un même système pour tous ».
Le second principe, dit « principe de différence », permet aussi l’existence d’inégalités de situations, puisqu’il donne la priorité au respect du principe d’égalité des chances sur le principe dit de « maximin », qui pose que certaines inégalités socio-économiques peuvent être tolérées dans une société juste, à condition que ces inégalités puissent permettre d’améliorer le sort des plus démunis. Cette hiérarchie est explicitée dans le document 1 : « Les inégalités sociales et économiques doivent remplir deux conditions : en premier lieu, elles doivent être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous dans des conditions de juste (fair) égalité des chances ; et, en second lieu, elles doivent être au plus grand avantage des membres les plus défavorisés de la société. »
III. Les inégalités, sous toutes leurs formes, sont rejetées par l’égalitarisme strict
L’égalitarisme strict est une conception de la justice sociale qui recherche une égalité des résultats et des traitements entre les individus. Dans la version « absolue » de l’égalitarisme, tous les individus ont exactement la même situation socio-économique. A un degré moins extrême, l’égalitarisme prône le rapprochement des situations socio-économiques des individus dans la société ; en ce sens, il s’agit d’une conception de la justice sociale qui met l’accent sur l’égalité des situations pour guider les décisions politiques.
Si les inégalités de situations sont considérées comme injustes, les inégalités liées aux différences de mérite entre les individus sont également considérées comme injustes. L’égalitarisme strict rejette le principe d’égalité des chances, qui est une illusion permettant de légitimer les inégalités sociales et leur reproduction. Ainsi, l’égalitarisme « milite pour une égalisation des situations, ce qui est alloué à chacun relevant de sa « simple » humanité ou citoyenneté », et non pas « aux hasards de la naissance », comme le précise Marie Duru-Bellat (document 4).
En conclusion, les différentes conceptions de la justice sociale ont un même objectif, qui est d’assurer le bien-être des populations. Cet objectif passe par la mise en œuvre de moyens différents, selon les critères de justice retenus. La volonté de limiter les inégalités est un principe que l’on retrouve parmi ces critères de justice, mais sous différents aspects. Pour les libertariens, une société juste assure l’égalité des droits de propriété. Pour les partisans de l’égalitarisme strict, la société est juste à condition d’assurer une égalité réelle des conditions et des niveaux de vie. L’égalitarisme libéral considère qu’il faut avant tout assurer la garantie des libertés individuelles, puis l’égalité des chances, et enfin s’assurer que les inégalités se fassent à l’avantage des plus démunis. Enfin, les utilitaristes considèrent que les inégalités sont tolérées si elles permettent « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». Il est important de comprendre ces différentes conceptions de la justice sociale, car ce sont elles qui guident l’action des pouvoirs publics en matière de justice sociale.